Distilbène et troubles psychiatriques

Les effets somatiques du DES en matière de malformations génitales, de stérilité et de cancers sont reconnus depuis longtemps, mais il n’en est pas de même des troubles psychiques et psychiatriques pour lesquels des recherches sont en cours.

Des œstrogènes de synthèse comme le diéthyl-stilbestrol (DES) ou l’éthinylestradiol (EE) prescrits pendant des décennies à des femmes enceintes sont responsables d’effets somatiques graves chez les enfants exposés in utero. Maintenant interdits pour les femmes enceintes, ils sont soupçonnés d’avoir provoqué des dégâts considérables sur le neuro-développement et le psychisme des descendants. Par “perturbateurs endocriniens”, on entend toute molécule exogène capable d’interférer avec le mode d’action, la synthèse ou le métabolisme d’une hormone ; cette définition comprend : des composés d’origine biologique (phyto-estrogènes), des polluants organiques (pesticides, hydrocarbures), des polymères plastiques (bisphénol A, phtalates), détergents ou polluants divers “inodores et sans saveur” donc difficilement détectables et des médicaments parmi lesquels les hormones de synthèse (HS). Parmi elles, le DES dont les effets iatrogènes sur les descendants peuvent se révéler alors qu’il est bien trop tard pour intervenir… Mère concernée par ce grave problème de santé publique à travers mes deux enfants exposés à un cocktail d’hormones de synthèse lors de toute la durée de mes deux grossesses, à la suite d’une fausse couche antérieure, je suis également chercheur. Après avoir participé à la fondation de l’Association Hhorages en 2002 avec d’autres mères concernées par les troubles psychiques de leurs enfants, dont certains sont décédés par suicide, je participe aux travaux qui tendent à démontrer le lien de causalité entre apparition de ces troubles et exposition des enfants à ces hormones de synthèse.

Distilbène et troubles psychiatriques?, Research Gate, publication/277657921, April 2015.

Image credit Davide Cassanello.

Synthétisé en 1938 par Dodds mais non breveté, le DES, œstrogène de synthèse non stéroïdien, était considéré comme “un progrès indiscutable de la thérapeutique des carences ovariennes”, ainsi qu’il fut décrit dès mai 1939 dans les publicités. Malgré diverses alertes publiées dès les années 1940, après des travaux sur l’animal prouvant en particulier son effet cancérogène, et malgré les travaux de Dieckmann et al. démontrant, dès 1953, sur une importante cohorte de femmes imprégnées versus placebo, l’inefficacité du produit pour prévenir les fausses couches ou les naissances prématurées, ce produit a été largement diffusé dans le monde, semant derrière lui une longue liste de méfaits qui ne sont pas encore complètement connus ni admis par la communauté médicale et scientifique internationale.

La découverte de cancers cervico-vaginaux dits “adénocarcinomes à cellules claires” chez les “filles DES” le fit interdire aux États-Unis en 1971 pour les femmes enceintes, mais seulement en 1977 en France où cette recommandation disparaît du Vidal pour les femmes enceintes, mais où il continue à être prescrit sporadiquement jusqu’en 1981. Cette hormone de synthèse a été soit administrée seule soit en cocktail avec l’éthinylestradiol, qui l’a ensuite remplacée après son interdiction et qui est plus puissant encore que le DES. Interdit par la suite pour les femmes enceintes en 1980, l’éthinylestradiol reste cependant très présent dans la pharmacopée, car c’est un composant majeur de la pilule contraceptive et il est soupçonné de provoquer des dégâts considérables sur le psychisme des “enfants” conçus sous pilule par inadvertance, ainsi que nous l’avons constaté dans certains des témoignages recueillis par Hhorages, ce qui est en contradiction avec les assertions rassurantes du CRAT (Centre de Référence sur les Agents Tératogènes).

Le développement du cerveau est sous le contrôle génétique de neuro-hormones durant la vie fœtale. Des perturbateurs endocriniens tels que les œstrogènes de synthèse comme le DES, qui ont été prescrits pendant des décennies à des femmes enceintes dès 1939, ont été montrés comme étant responsables d’effets somatiques dévastateurs chez les enfants nés de ces femmes (malformations génitales, stérilité, azoospermie, hypospadias, cancers…). De plus, l’exposition prénatale à ces hormones est suspectée de perturber le neuro-développement et d’augmenter le risque de troubles psychiatriques dans la descendance, ce qui a été et est encore nié par des générations de spécialistes. Des études sur l’animal (rat, souris) confortent ces hypothèses aux plans somatique et comportemental. DES ou encore EE provoquent, outre des avortements spontanés, des troubles du comportement tels qu’agressivité, troubles anxieux ou mimant la dépression. Peu de recherches ont été entreprises à ce sujet chez l’homme, sur le développement fœtal et en particulier sur celui du cerveau, et rares sont les enquêtes épidémiologiques. L’une d’elles réalisée en double aveugle en 1983 par Vessey et al. , trente ans après un essai clinique de Dickmann et al. , a montré sur la même cohorte de 700 femmes imprégnées in utero avec le DES versus 700 femmes dont la mère avait reçu un placebo, une augmentation doublée de dépressions et de troubles anxieux. Tout récemment, une étude épidémiologique a été diligentée par l’Association Réseau-DES-France concernant en particulier 3436 Filles-DES versus 3256 femmes témoins (non exposées). Les résultats préliminaires montrent un doublement du nombre de cancers du sein et “suggèrent une augmentation de risques de pathologies psychologiques/psychiatriques chez les Filles DES” .

Les effets somatiques du DES en matière de malformations génitales, de stérilité et de cancers sont reconnus depuis longtemps, mais il n’en est pas de même des troubles psychiatriques tels que schizophrénies, troubles bipolaires, dépressions récurrentes, troubles anxieux ou troubles du comportement alimentaire qui peuvent toucher une partie des enfants imprégnés. En 2010, une étude conduite aux États-Unis par O’Reilly et al. sur une cohorte de 76 240 infirmières a permis de montrer que les filles exposées au DES in utero (1 612) présentaient plus de troubles dépressifs que les autres. Les publications récentes concernant l’origine neuro-développementale de troubles psychiatriques, tels que la schizophrénie, font état de l’hypothèse d’une modulation gène-environnement qui passe par des modifications structurales de l’ADN. Celles-ci modifieraient l’expression de certains gènes impliqués dans le neuro-développement et entraîneraient des anomalies structurales et fonctionnelles. Un programme de recherche PICRI (Partenariat Institution-Citoyens pour la Recherche et l’Innovation) soutenu par la Région Île de France est en cours depuis 2007. Intitulé “Influence des traitements sur le développement cérébral pendant la grossesse, étude des modifications comportementales et biologiques dans des familles informatives dont les mères ont été exposées aux hormones artificielles lors de grossesse(s)”, il est le fruit de la collaboration entre le CERC (Centre d’Evaluation et de Recherche Clinique) du Laboratoire INSERM de Physio-Pathologie des Maladies Psychiatriques, dirigé par le Professeur M.-O. Krebs à l’Hôpital Sainte-Anne à Paris et l’Association Hhorages. Les chercheurs de ce laboratoire s’intéressent plus particulièrement à l’étude de l’origine neuro-développementale des psychoses et développent une recherche intégrée, clinique et fondamentale. Dans un travail préliminaire, Kébir et Krebs avaient analysé un petit nombre de dossiers de familles qui se sont manifestées auprès de Hhorages et étudié une cohorte de 472 sujets exposés. Ils dénombrent 46,7 % de troubles de l’humeur, 22,9 % de troubles psychotiques, 6,6 % de troubles anxieux, 11 % de troubles des conduites alimentaires et 12,7 % d’autres, mettant en évidence des tableaux cliniques avec des associations atypiques. Les résultats de l’étude moléculaire génétique et épigénétique de l’équipe de Sainte-Anne, réalisée sur les prélèvements de sang périphérique de familles issues de Hhorages dites “informatives”, composées de la mère, de l’aîné non exposé (contrôle) et du ou des cadets exposés et atteints, sont attendus sous peu et peut-être arriveront-ils à temps pour éviter le prononcé d’un non-lieu par la justice concernant plusieurs dossiers déposés par des familles de Hhorages ayant porté plainte pour homicide involontaire (après le décès de plusieurs enfants par suicide) et administration de substances nuisibles.

Nos observations ont porté sur une population de 529 mères dont les témoignages, en réponse à un questionnaire détaillé, ont été recueillis par Hhorages. Elles ont donné naissance à 1180 enfants dont 180 premiers nés n’ont pas été exposés et ne sont atteints d’aucune pathologie ; 740 ont été exposés in utero aux HS ; seuls 70 enfants parmi ces derniers ne souffrent d’aucun troubles, les autres étant affectés de troubles psychiatriques et/ou somatiques. Dans tous les cas, les filles sont toujours plus affectées que les garçons, ce qui pourrait s’expliquer par le fait que les récepteurs hormonaux de l’hypothalamus sont en concentration plus élevée dans le fœtus femelle que dans le fœtus mâle. À ce jour, l’Association Hhorages a reçu plus de 1 280 témoignages spontanés issus de familles représentant plus de 2 860 enfants, dont plus de 1 700 ont été exposés in utero aux hormones de synthèse et dont 1 640 enfants sont atteints de pathologies psychiatriques graves accompagnées ou non de malformations ou de cancers.

Les effets somatiques et psychiatriques que l’on peut très probablement attribuer à l’exposition in utero à ces hormones de synthèse, et au DES en particulier, constituent un grave problème de santé publique, puisque ces effets sont en plus transmissibles aux générations ultérieures. Notre cohorte spontanée représente un exemple grandeur nature de l’impact neuro-développemental de ces hormones de synthèse sur l’apparition de troubles du comportement chez l’humain. Les effets d’autres perturbateurs endocriniens sur le comportement chez l’homme, tels que pesticides ou des monomères tels que le bisphénol A (BPA) sont également concernés à cause de leur impact démontré sur certaines maladies chroniques chez les jeunes enfants (troubles cognitifs et hyperactivité). Le BPA, hormone de formule équivalente et le DES ont été synthétisés tous les deux en 1938 et le premier fut choisi comme migrant du plastique, ce qui aurait pu être le cas du DES et inversement… Toutefois, son action dans les plastiques est encore plus insidieuse puisqu’il est présent dans de très nombreux matériels de consommation courante, contaminant l’ensemble des populations, les fœtus et les nourrissons via leur mère et son lait. En 2004 déjà, la scientifique Theo Colborn (1927- 2014), à l’origine de la notion de perturbateurs endocriniens il y a plus de vingt-cinq ans, disait : “Le fœtus ne peut être protégé des perturbateurs endocriniens, quels qu’ils soient, qu’à la dose zéro”.

Des analyses génétiques et épigé-nétiques de familles de Hhorages ont permis de montrer pour la 1ère fois chez l’Homme que l’exposition prénatale au DES est associée à des modifications de méthylation spécifiques sur l’ADN du fœtus en lien avec le neuro-développement.

Marie-Odile Soyer-Gobillard,
April 2015

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